COMMERÇANTS À ALGER DANS LES ANNÉES 50

 



L'atelier de lutherie de mon père dans son arrière-magasin, rempli d'outils, de pièces de bois et de flacons mystérieux était un endroit magique où il réparait les instruments. J'étais ravi de pouvoir y faire tourner la meule, serrer la vis de l'étau ou planter des clous, même si je me suis souvent tapé sur les doigts et si j'en garde encore des cicatrices, comme celle de la scie égoïne, le jour où la lame a dérapé. Ce qui me passionnait le plus, c'était la "pointe aux âmes" des luthiers. C’est un outil particulier qui sert à piquer un petit morceau de bois cylindrique en épicéa (l’âme) pour l’introduire par les ouvertures (ouïes) se trouvant sur le corps des violons afin de le coincer entre la table et le fond de l’instrument.




Cette âme sert à transmettre les vibrations des cordes depuis le chevalet vers le fond et évite que la table ne s’affaisse sous la pression des cordes tendues. Sans cette âme, le violon ne sonne pas. Et sans cet outil, on ne peut installer l’âme. 

Mon père vendait également toutes sortes d’instruments de musique, (même des Oud qu'il faisait venir d'Égypte) et donnait en même temps des leçons de violon, mandoline et piano.


C’était aussi l’époque des chansons dont les partitions étaient accrochées sur un tableau à l’entrée du magasin et dont les titres restent encore dans ma mémoire : « Cerisier rose et pommier blanc », « Mambo Italiano », « l’Étranger au paradis », « Bambino », « Si tu vas à Rio » etc.…Chaque partition coûtait environ 20 francs (40 centimes d’euros). 




Je revois encore mon père avec sa vieille blouse grise, en train d'accorder une mandoline ou un violon sur le pas de la porte de son magasin 106 rue de Lyon à Alger. Ma mère lui criait sans cesse : "Qu'est-ce que tu fais dehors avec cette blouse toute sale ! Tu ne peux pas aller faire çà dans l'arrière-magasin ? Qu'est-ce qu'ils vont penser les gens en te voyant ?" Et invariablement, mon père répondait : "Dedans, on ne voit pas assez clair, et puis comme çà, les gens voient ce que je fais" et d'ajouter "C'est comme le marchand de beignets, on le voit rouler la pâte et çà attire les clients". Le sens du commerce, mon père et mon grand-père n’en manquaient pas. 

Il y avait l'irremplaçable épicerie de Brahim où les sacs remplis de semoule, de poivre rouge, de koumoun, de karouia et les barils d'olives, débordaient joyeusement sur le trottoir, embaumant la rue de leurs odeurs. Il y avait aussi le marchand de tissus mozabite qui se tenait sur le seuil de sa boutique aux couleurs vives « La Rose d’Or », et quand nous passions devant avec ma mère, il me prenait dans ses bras pour m'embrasser et m’asseoir sur le comptoir du magasin en me disant : "Tiens mon fils, joue avec l'argent et apprends à compter" et il me donnait ces grosses pièces de 100 francs (1 nouveau franc de 1960), que j'empilais fièrement sur le rebord de la machine "Nationale", une vieille caisse enregistreuse aux boutons branlants qui avait fait plus que son temps. Et il disait à ma mère en riant : "il est digourdi ton fils".

Tout cela donnait un goût de l'échange et de la confiance qui faisait marcher les affaires. Celui qui n'avait pas assez d'argent pour payer, on lui faisait souvent crédit : "C'est pas grave, tu paieras demain". Et s'il ne payait pas le lendemain, cela n'avait pas beaucoup d'importance car le commerçant gagnait quand même sa vie. Il n'y avait pas ce désir effréné du profit qui mine la société d’aujourd’hui. Je repense avec stupeur à ces locataires nécessiteux qui ne pouvaient régler leur loyer pour un petit appartement à Belcourt. Leur propriétaire, une vieille dame, leur avait répondu : " Vous paierez quand vous pourrez". Ceci serait impensable soixante-quatre ans plus tard.




Mon grand-père dans sa boutique de brocanteur, était de loin le plus fort en affaires. Il me disait : "Il faut que ça tourne et que les gens entrent dans le magasin. Quand tu achètes un sou, tu revends deux sous ; tant pis si tu gagnes peu ; çà fait marcher les affaires et les clients reviennent. Le bouche-à-oreille ici c'est la meilleure publicité." Il faut dire qu'à cette époque, le client discutait beaucoup avec le vendeur avant d'acheter, sans aucune gêne ; c'est pourquoi tout le monde marchandait. Il était normal de demander une ristourne. Cinq pour cent la première fois, puis vingt pour cent la deuxième fois quand on revenait en disant : "Je suis client de la maison, vous vous rappelez de moi !?". 

Un jour, mon grand-père m'a emmené chez un sellier maroquinier pour m'acheter un nouveau cartable ; il m'avait dit : "Maintenant que tu as beaucoup de livres, il te faut un cartable en cuir de vache. Viens avec moi, je vais te montrer comment on achète". Là, il a marchandé et fait baisser le prix d'un cartable, d'une manière à vous couper le souffle. J'étais dans mes petits souliers, mais en partant, le maroquinier avait quand même le sourire et nous lança : "Vous, vous êtes très forts !". Et mon grand-père me dit à l'oreille : "Ne t'en fait pas mon petit, il a quand même gagné sa vie". 

Mon grand-père confectionnait aussi des matelas, des traversins et des oreillers. Les matelas étaient en laine bien-sûr, cette laine de mouton d'Algérie à l'odeur si particulière, qu'il fallait la laver plusieurs fois et passer ensuite à la cardeuse pour la délier. La machine à carder, avec son balancier hérissé de clous pour griffer la laine, et son siège en long, me faisait penser à une chose hybride entre le cheval de bois et la locomotive. Je restais des heures à regarder mon grand-père carder la laine dans son arrière-boutique. Il me disait "écarte-toi, tu vas te blesser". 

Sa boutique était un vrai bric-à-brac où l'on trouvait de tout depuis le roman policier jusqu'à la lampe torche, en passant par le vieux poste de radio LL, l'armoire à glace ou le lit à baldaquins, sans compter d’innombrables pots de colle et de peinture à moitié évaporés où trempaient de vieux pinceaux reniflant le pétrole et l’alcool à brûler. Un lieu idéal pour venir jouer avec mes copains et se cacher dans les vieux meubles qui sentaient la cire et le laurier. 

La clientèle était variée, et on y trouvait toutes les communautés, depuis le berbère et l'espagnol jusqu'au grec en passant par le turc, le mahonnais, le maltais et, comme mon grand-père parlait l'arabe couramment, son magasin était souvent rempli de gens du bled, parfois vêtus de grandes gandouras et portant un turban blanc sur la tête enroulé autour de la chéchia, détail caractéristique des "hadj", ceux qui avaient fait le pèlerinage à la Mecque. 




De temps en temps, mon grand-père se rendait chez les particuliers qui souhaitaient vendre leurs meubles. Il s'agissait alors d'expertiser la marchandise pour vérifier si le mobilier n'était pas en trop mauvais état et pouvait être revendu avec une marge suffisante. La technique employée était inspirée de celle des commerçants Grecs et Kabyles, champions dans l'art du marchandage. D'un côté il y avait les vendeurs qui s'entouraient parfois d'acheteurs "bidons" pour faire monter les prix, et de l'autre les acheteurs qui faisaient de même en sens inverse. Mon grand-père sortait alors une loupe de sa poche, et examinait la surface des meubles avec un air dubitatif pour, disait-il, découvrir des attaques de vers. Ayant assisté à la scène, je me suis demandé au début en quoi cela pouvait-il aider dans la transaction. En fait, il s'agissait d'un stratagème destiné à impressionner et faire baisser le prix. Il y avait beaucoup d'autres astuces connues des seuls initiés à l'art de ce commerce si particulier chez les brocanteurs. C'était comme un sixième sens qui permettait de percevoir non seulement les manœuvres des concurrents, mais aussi l'intention réelle du vendeur et surtout ses points faibles. Le vendeur connaissait-il la valeur réelle de sa marchandise ? Était-il pressé de vendre ? Jusqu'où accepterait-il de baisser son prix ? Toutes ces questions trouvaient une réponse dans le flair de mon grand-père. Il faisait ainsi pas mal d'affaires et revendait parfois les meubles avant même de les avoir transportés dans son magasin. Un client cherchait-il une salle à manger ? "j'en ai une, pas chère, si tu veux la voir, elle est chez Mme Untel". L'argent circulait de la sorte sans qu'il ne soit jamais affiché de signes extérieurs de richesse car il fallait d'abord économiser. Beaucoup d’amis de mon grand-père venaient spontanément pour le saluer ou discuter. Il avait un vieux camarade, Soria, ancien tonnelier espagnol qui ne pouvait se résoudre à cesser de travailler malgré son âge avancé, et qui passait ses journées dans le magasin pour "donner la main". Ce grand-père était généreux et avait comme on dit "la corde sensible". Il n'en fallait pas beaucoup pour qu'il sorte son portefeuille, pour dépanner quelqu'un, sans rien attendre en retour. Donner était une chose naturelle car à cette époque les pauvres n’étaient pas des imposteurs comme certains tricheurs aujourd'hui. On disait "qui donne aux pauvres prête à Dieu". Le soir, la boutique se transformait en lieu de rencontre. On discutait de tout, du prix du pain, de la viande, de la guerre d'Espagne, de Franco, des tranchées de Verdun ou de la bataille de Monte-Cassino. On y refaisait le monde avec des phrases tantôt en espagnol, tantôt en arabe, tantôt en français. C'était l'heureux temps ! 




***

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

LE CONSERVATOIRE ET L’OPERA D’ALGER conservatoire #opera #alger #musiceducation #performingarts #algerianculture #classicalmusic #operahouse #artisticheritage #culturalinstitution #musicconservatory #operaperformance #algerianopera #musicinalgeria #artsandculture

LE CHAMP DE TIR DU RAVIN DE LA LARE DANS LES ALPES-MARITIMES EN 1992 #champdetir #ravindelare #nice #shootingrange #ravindelarenice #gunrange #outdoorshooting #targetpractice #firingrange #shootingpractice #gunshooting #ravindelaregunrange #nicegunrange #shootinglocation #gunpractice